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Interview de Jean-Baptiste Thomas-Sertillanges sur « Les sphères ennemies »
07 AVRIL 2019 | PAR AURÉLIE BRUNET pour Toutelaculture.com

A la Folie Théâtre, Jean-Baptiste Thomas-Sertillanges joue en ce moment Les sphères ennemies,  un texte qu’il a écrit avec la collaboration d'Olivier Teillac sur le cerveau d’un homme en chasse amoureuse. Une pièce impertinente et enlevée qui pose des questions brûlante de notre ère post-meetoo. Rencontre.

Sur quel constat a été créée cette pièce ?
Tout est parti d’une tentative de justification ! En tête à tête avec ma fiancée, j’avais parfois tendance à être plus intéressé par son décolleté que par ce qu’elle avait à me dire… Pour essayer de me justifier, je lui ai expliqué qu’il y avait dans ma tête un petit ange qui la respectait et qui était très intéressé par ses problèmes de bureau et un petit diable qui n’avait qu’une idée, c’était de se glisser sous la couette avec elle. Et que c’était une lutte permanente dans ma tête entre ces deux-là. Ça l’a fait rire et on a décidé de leur donner un nom : Docteur Jekyll et Mr. Hyde. Mais comme c’était déjà pris, on a décidé de les baptiser Jo Latrick et Nathan LaFleur.


Pourquoi choisir le cerveau masculin ?
La pièce est très autobiographique et j’ai essentiellement écrit sur ce que je vis dans mon rapport aux femmes. Le personnage principal (Jo-Nathan) qu’on ne voit jamais puisqu’on est plongé dans son cerveau, c’est un peu moi et aussi un peu mon camarade de scène Olivier Teillac. C’était donc plus logique et attirant d’écrire l’histoire d’un personnage masculin. Mais ce qui nous a énormément fait plaisir, c’est le nombre de spectatrices qui nous ont dit que finalement, ça se passait un peu pareil dans le cerveau des filles. D’ailleurs, je suis en train d’écrire la version féminine de la pièce : la même rencontre, mais du point de vue de Mary-Jane, l’amour de Jo-Nathan.


Avez-vous fait beaucoup de recherches sur le cerveau ?
Je me suis surtout servi des connaissances que j’avais, parfois précisées par quelques lectures. J’avais en tête notamment les travaux de Carl Jung sur l’existence d’une « ombre » dans chacun de nous, une sorte de tendance cynique, égoïste, violente. Il explique que vouloir étouffer cette ombre, c’est sombrer dans la schizophrénie ou projeter cette noirceur sur les autres et qu’il faut au contraire essayer de la comprendre et de l’apprivoiser pour trouver un équilibre. C’est tout à fait le propos de la pièce.


Comment avez- vous créé ce gouvernail incroyable ? Pouvez-vous m’en dire plus sur le style « steampunk » et pourquoi il vous a séduit ?
Nous avons laissé libre cours à notre imagination pour créer ce lieu (le cerveau) que nous connaissons tous, mais que personne n’a jamais visité. Nous savions que nous avions besoin d’un poste de contrôle pour interagir avec le monde extérieur et qu’il nous fallait donc un environnement technologique. Mais nous ne voulions pas d’un univers high-tech stérile. Si le cerveau est le plus vieil ordinateur du monde, alors il fallait toucher à quelque chose d’organique, de mécanique. Nous avons vite pensé à l’univers de Jules Vernes, avec ces rouages rouillés, ces tubes de cuivre, ces ampoules Edison à filament, ces nanomètres antiques… Après, tout a été fait à la main, à base de recyclage et de détournement d’objets du quotidien. C’était comme retomber en enfant de bricoler ce vaisseau cérébral !

Quel est votre personnage préféré ? Pourquoi ?
Ah, c’est comme si vous me demandiez si je préfère ma mère ou mon père, si je préfère marcher avec ma jambe gauche ou ma jambe droite, ou encore le clown blanc ou l’Auguste. C’est deux-là n’existent que l’un grâce à l’autre… Cela dit, j’ai une affection particulière pour Nathan, car c’est un idéaliste. Il fait le choix de décider de croire en des choses en lesquelles il est de bon ton de ne plus croire : la bonté, la fidélité, l’amour éternel. C’est bien plus chic aujourd’hui d’être cynique et de dévaloriser le vrai, le beau et le juste. Nathan est un peu hors-sol, dans les nuages. Mon Jo intérieur a beaucoup d’admiration pour lui et pour ce qu’il essaie de défendre.


A l’heure de #metoo, des sites de rencontre et du culte de l’image sur les réseaux sociaux, peut-on encore vraiment tomber amoureux en 2019 ?
C’est surtout la magie de la rencontre fortuite, à mon sens, qui est en danger. La réussite est obligatoire aujourd’hui : travail, famille, argent, beauté, jeunesse. On ne laisse donc plus place au hasard. Nous avons un besoin terrible de tout rationaliser, tout contrôler, critère par critère, algorithme par algorithme, je crois par peur de l’échec. Du coup, même en amour, il faut aujourd’hui en passer forcément par des intermédiaires spécialisés, avec une obligation de résultat. Par exemple une application, qui va vérifier que les personnalités « matchent », la construction d’une image idéale sur Instagram qui sert de carte de visite, en attendant la livraison d’amour à domicile en deux clics… Le phénomène #metoo, aussi nécessaire et bénéfique soit-il pour une prise de conscience générale, a peut-être ce défaut d’avoir remis une couche d’anxiété lorsque l’on adresse la parole à quelqu’un. Les rencontres sont tombées sous assistance technologique. Mais le sentiment amoureux, ça ! Je ne doute pas que dans 100 ans, on continuera à écrire et découvrir des pièces, des opéras, des films, des livres, des musiques qui raconteront à quel point on peut devenir bête et grand à la fois quand on tombe amoureux !